Captain, my captain

Le même sourire. Celui qui fait pétiller ses yeux. Des yeux bruns, bordés, un regard doux. Pareil, le même. Il est moins grand que dans mon souvenir, normal, j’avais quatre ans, peut être six, de quatre à six… par là. Avant, je ne me souviens pas. 

Il est arrivé un vendredi soir. Je remontais les enfants de la baignade rituelle, déchargeant paniers et serviettes mouillées devant chez eux. « Gaétan est là !» a crié Iseult, se précipitant vers la 307 blanche. J’ai d’abord vu un ado, blond, cheveux longs et bouclés. « Bonjour madame » il a dit… J’ai pris vingt ans. Puis Gaétan est sorti de nulle part, bise par ici, bise par là. Je n’ai pas voulu m’éterniser, estimant qu’après de longues heures de route, il aurait envie de se reposer.

C’est le jour suivant qu’on a un peu plus discuté. Les enfants étaient invités à l’anniversaire d’Iseult. La table était dressée à l’ombre des marronniers, un jeu de croquet installé à l’ombre. Gaétan observait de loin, assis à l’ombre d’un parasol publicitaire, en haut de le montée de la grange. J’ai d’abord fait un signe de main pour saluer, puis enfants installés, cadeaux ouverts, ne le voyant pas venir, je suis montée à lui.

–          Hello ! Tu ne descends pas ?

–          Bonjour M’éca, non, je suis bien ici…

–          Qu’est-ce que tu fais ?

–          Je cuve

–         O_o (oui, c’est la tête que j’ai fait si j’avais parlé tchat), tu cuves ?

–          (il me tend un verre de rosé qu’il sirote) un petit verre ?

–          Heu, non, je ne bois pas l’après-midi, ni le soir… ni jamais en fait… je bois rarement… pas très fortiche sur l’alcool…

–          C’est pas un mal…. Tu veux autre chose ?

–          (Son regard est si souriant, que j’ai envie de rester un peu), non ça va merci.

–          Tu veux t’assoir ? (il me désigne un fauteuil) tire le à l’ombre

–          Heu, oui, non, le soleil me va très bien.

–          Ok.

Il a posé son verre et bourre sa pipe. Il sent l‘alcool à un mètre. L’odeur de fumée, de vinasse me font fuir habituellement, mais là je n’ai pas envie de partir.

–          Tu bois, tu fumes… moi qui te croyais un grand sportif…

–          Mais je suis sportif, je nage une heure par jour et je cous tous les matins… J’ai un truc pour compter les pulsations, quand je cours, je suis à 110, je monte à 120 quand il y a une côte…

–          Haaa… oui… (en fait je n’ai pas la moindre idée de ce que peuvent être les pulsations cardiaques à l’effort, si un lecteur le sait, il peut partager sa science… )

–          Mais tu bois tous les jours ?

–          Oui. Pas dans la journée, sauf en vacances. Mais le soir chez moi, je bois du vin, ou du whisky…

–          Le soir ? tout seul ?

–          Oui. C’est l’armée qui m’a rendu comme ça. On boit beaucoup dans l’armée…

Il me raconte son Unité, son job, son grade… Son ex aussi, colérique, qui est partie, car elle ne voulait pas d’autre enfant. Il aurait voulu une grande famille. Il n’a qu’un fils, un week end sur deux et la moitié des vacances scolaires… C’est le lot des papas divorcés. Alors il boit, et il fait du sport.

 

Habituellement, j’ai un certain mépris pour les types qui se noient dans l’alcool pour oublier leur divorce. Mais lui c’est différent. Très différent.

J’ai toujours eu « beaucoup d’admiration pour lui », petite Gaétan était mon idole. Petite, j’étais la plus petite de la bande, la seule fille. Ils avaient tous deux, trois, quatre ans de plus que moi. Gaétan, le plus âgé du groupe, était celui qui avait le plus de patience avec moi

« Tu étais une princesse intouchable, me dit-il. Tu es toujours une princesse, toujours intouchable… »

« Tu étais mon idole », j’ai envie de lui dire, mais je ne dis rien.

 

On parle des enfants, de la vie de couple, de nos études, de nos pères. De ces années durant lesquelles on s’est perdus de vue, mais qui au final ne comptent pas.

 

Plus tard on ira se baigner dans la rivière. Mais contrairement à son frère qui aime a discuter avec de l’eau jusque sous les aisselles, Gaétan nage. Alors je nage à côté de lui. Synchro, jusqu’au pont, où d’un tacite accord, on fait demi-tour pour revenir au rocher.

Encore plus tard, il proposera à mes enfants de les promener en canoë, et apprendra à mon grand à faire du kayak.

« Viens dans l’herbe que je te montre comment on pagaie, lui dit-il » Mon fils le suit, moi je les suis des yeux. Puis Gaétan se ravise : « il peut venir dans l’herbe peds nus ? me demande-t-il.

–          Fais comme pour le tien, je te fais confiance… (n’oublie pas qu’il n’a que sept ans…)

Mais je lui fais confiance.

Inexplicablement.

 

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2 réflexions sur “Captain, my captain

  1. Ash dit :

    Il y a des gens, des temps partagés, qui lient définitivement.
    L’alcool n’est pas si grave, enfin j’dis ça parce que je suis « un peu » comme lui certains soirs.

    Ps: 110 c’est plus que correct pour un coureur, si l’allure est bonne.

    Des bises la sIrene

  2. M'Eca dit :

    Non, l’alcool ‘est pas si grave… mais le corps s’use… enfin, moi je dis ça, je dis rien, je préfère le Champomy ^^

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